Untitled

Ce livre a été rédigé plus aisément le précédent. Moins de douleur, d’arrachements. J’ai travaillé avec force et constance pour éviter que l’écriture ne s’ (et ne m’) essouffle (premier brouillon daté du 9 janvier 24). La construction s’est aussi faite de façon plus organique ; je bricolais des chapitres courts et goûtais à une vraie liberté de construction derrière le clavier (la tentative de brouillonner les textes au stylo s’est vite interrompue, mais j’ai pu y entrapercevoir ce à quoi je m’attendais : une minutie autre, une réflexion davantage en dedans, une esthétique plus lourde, sirupeuse).

Intéressant aussi de noter comment ce projet à effacer, par la nécessité soudaine qu’il semblait porter (alors qu’il était présent dans les carnets depuis juillet 2020), un autre dont la phase de préproduction, appelons ça comme ça, était déjà bien avancée. J’ai assez réussi, cette fois, à placer un rythme soutenu d’écriture au centre de ma vie pour garder vive cette intuition première sans pour autant me transformer en vampire. Le projet était certes moins ambitieux, mon quotidien s’y prêtait certainement mieux que jamais et c’est peut-être aussi une impression-mirage due à l’euphorie de fin de rédaction — force est de constater que je n’ai pas vu grand monde au cours des six dernier six mois).

La prochaine étape est la discussion du manuscrit avec les membres du Tiers Livre ce 24 juin. J’éditerai une note à la fin de cet article pour rendre compte de ce que ces échanges auront fait émergés*.

Suis maintenant la note d’intention que je vais joindre à ces premiers lecteurs.

Puis, dans l’idéal et suivant les retours, j’aimerais faire circuler le manuscrit avant l’été — de façon plus vive que le précédent — afin de pouvoir préparer ma prochaine plongée le plus joyeusement possible.

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J’ai trente-deux ans et j’enseigne les sciences naturelles à Paris. J’ai grandi dans la région bordelaise, près de l’océan. C’est la discipline de fer dont j’ai habillé ma pratique de l’écriture qui apaise mes démons, règle mes journées et me fait voir le beau. Pour écrire, il me faut : lire, aller au cinéma, marcher seul loin de la ville et savoir mon corps capable de mouvements compliqués. Certains de mes textes ont été édités dans des revues à très petit tirage. Je brouillonne dans des cahiers d’écoliers dont on peut consulter certaines pages sur cahierdetravauxpratiques.fr.

Allumettes est un conglomérat — une roche détritique composée de morceaux discernables liés entre eux par un ciment naturel.

C’est parti d’une sensation d’accélération, d’un trop-plein, d’une nostalgie de la sérénité qui a baigné mon enfance. Comme antidote, j’ai choisi un sujet, un article du New Yorker de 1987 sur l’histoire de la dynamite — minuscule parcelle arbitrairement désignée comme stable dans l’univers — et l’ai arpenté, sondé, creusé, labouré, tamisé, aplani jusqu’à pouvoir en sortir des briques, des personnages et y bâtir des textes. Dépenser temps et énergie sur le terrain de l’infiniment anecdotique pour faire ralentir la cadence de ce qu’il se joue derrière le cordeau. Ce serait aussi l’occasion de poser ses propres règles du jeu, de placer l’imaginaire dans la rédaction du protocole plutôt que dans le texte qui en découlerait.

Au cours de mes études, j’ai potassé des livres de biologie et de géologie. Ils continuent d’imprégner — après l’avoir définie — ma lecture du monde. L’idée qu’il suffit de changer la police de caractères et la couleur du papier pour que la description des minéraux contenus dans une éclogite devienne littérature est vieille. La méthodologie de recherche héritée de cette période était un outil que je voulais reconvoquer dans le cadre de mon écriture. Quelque chose comme « La documentation considérée comme métal en fusion plutôt que comme creuset » avec, en fond, l’usage du sample dans la musique. Je me souvenais aussi des merveilles de sérendipité que l’on pouvait glaner sur le bord de la route et le plaisir que procurait le jonglage entre idiomes via simple traduction de travail et qu’il serait amusant de mimer ici. Mais en choisissant cette approche, il fallait s’assurer, comme dans un papier scientifique, de baliser rigoureusement la sente pour qui voudrait cheminer à rebours (l’on sait à quel point le paysage change entre la montée et la descente).

Concernant le travail sur la langue, je voulais justement descendre jusqu’à des strates que je n’avais encore jamais explorées (ni même considérées comme explorables). Là encore, l’envie était de suivre la méthode expérimentale — le cycle théorie, prédiction, expérience, observation, retour à la théorie — et ces Allumettes ont été écrites en blouse de chimiste. L’explosion me paraissait être un motif fertile : chercher — par dynamitage — ce qui peut se cacher à l’intérieur de la langue ; plus le plaisir de découvrir dans les débris, formes, couleurs et textures que rien ne laissait présager à l’état initial. En chemin, je profiterais de l’élan pour faire éclater la gangue qui me comprimait la poitrine et respirerais à plein poumons. Parler de soi par l’éclatement du moi ; calibrer la distance auteur — narrateur.

Enfin, il y avait cette peur des algorithmes qui avait entaché la fin de rédaction du livre précédent. Plutôt que d’ignorer ou d’esquiver, je voulais cette fois m’y confronter frontalement ; voir ce que la machine avait dans le ventre. Les prompts m’ont servi à recycler la matière, comme le font les bactéries de l’humus du sol : transformer l’organique en minéral et le rendre de nouveau disponible pour photosynthèse.

C’est dans la combinaison de l’erratique et de l’ergodique que j’ai trouvé la dynamique et les résonnances propres à farcir ces textes.

On est dans le noir, on tâtonne. On a peur.

La joie d’entendre des allumettes remuer dans leur boîte en carton.

Puis l’angoisse qui monte, craquement après craquement, le bout des doigts brûlés, quand se dessine dans l’esprit l’idée du labyrinthe.

*Màj 3.7.24 : L’échange a finalement eu lieu ce lundi 1 juillet. J’avais eu le temps d’un peu oublier le texte. FB a de toute façon très peu parlé du fond, mais beaucoup de la forme.

— Il manque la carte pour pouvoir cheminer dans le texte, un point d’appui pour que le lecteur puisse se positionner. La mise en page, le format doivent aider à ce cheminement. Mise en scène. C’est tout, sauf un détail. Travailler la forme pour modeler le fond. —